
Jeudi 4 février, centre de Bristol, minuit et demi. Impossible de rentrer me coucher (qui va dormir en milieu d’après-midi, franchement?). Je sors du cinéma, où j’ai vu un médiocre Book of Eli. Dans cette ville anglaise calme et agréable quoique pluvieuse, berceau du trip-hop, les options nocturnes en pleine semaine sont limitées. Et puis il faut avouer qu’à la différence de nombre de mes confrères du Team, je ne suis pas exactement un gros clubbeur. Il me reste donc le Gala Casino, un élégant édifice moderne de verre et de métal illuminé de néons.
Fast forward, me voici à l’intérieur.

Le décorateur aime le bleu.
La poker room est spacieuse et confortable, mais quasi-déserte. Trois tables tournent: une table finale de tournoi en cours, et deux tables de CG: une PLO 1£/2£ et une NLHE 0.25/0.50 ! J’ai rarement vu une aussi petite table dans un casino. Je ne joue quasiment jamais en cash game live, plus la patience ni la motivation. Mais il me faut absolument voir ça. Je m’inscris sur la liste d’attente de la PLO et m’asseois gaiement à la microtable en compagnie de six adversaires locaux. Ils sont tous jeunes, étudiants sans doute, et semblent s’accrocher à leur stack comme à leur vie. C’est du serious gamble, ici. Quelques uns portent des lunettes noires et le silence règne. En plissant les yeux, on se croirait presque dans la Bobby’s Room.
Première main, je poste et checke mon JTo. Nous sommes 4 à voir le flop AJ8. Je mise 2£ en le big blind, un jeune asiatique stressé, me min-checkraise à 4£. Impossible de folder sur un mincheckraise pour ma première main, mon honneur ainsi que celui de la France est en jeu, je paie. Turn 7, il mise 3£, je paie dans l’instant. River 9, il hésite et checke d’une main tremblante. Je mise 10£ avec ma quinte et il call, puis mucke tout dépité son 78o. Hmm.
Main suivante, je relance à £1.25 blind. Quatre joueurs me paient, dont ma victime de la première main au SB. Le flop est un joli 933 rainbow, parfait pour un continuation bet blind à 5£. La victime paie. Turn un dix, et il lead pour 5£. Je regarde ma main (oui, je sais, c’est nitty) et découvre un opportuniste Q3. Belle lecture du sabot. Les mises s’emballent et tout part à tapis, créant un pot d’une montagne de jetons (et d’un montant de 60£ minimum). Mon kicker joue, et me permet de l’emporter face au 32o de mon adversaire. Les sourcils s’écarquillent, la partie peut commencer pour de bon.
Cette table est fascinante. Chaque spécimen est unique et je retrouve en chacun le joueur de poker que j’étais à mes tout débuts. Il y a celui qui, à chaque fois qu’il a un tirage, compte avec ses lèvres (de manière muette, par souci de dissimulation), son nombre d’outs et sa cote du pot. Il y a celui qui limpe 100% des mains, call n’importe quel raise ou reraise preflop pour n’importe quel pourcentage de son tapis, puis folde au flop. Il y a celui qui folde tout, guette l’heure, recompte son stack en permanence et secoue la tête de désapprobation à chaque showdown. Et au milieu de tout ça, il y a un LAG tricky qui me check/raise en bluff avec un sourire en coin et me force à passer mon 62o. Petit coquin, va.
Malheureusement, après un quart d’heure à faire le donk, on m’appelle pour les choses sérieuses, les High Stakes, la 1/2 PLO. Parce que, si vous avez suivi un peu le monde du poker, vous savez que les vrais hommes jouent en PLO. La première main à laquelle j’assiste est spectaculaire. Cinq joueurs partent à tapis avant le flop pour un pot de plus de £1500. Avant que le flop ne tombe, mon voisin de droite, un africain massif avec une énorme cicatrice sur l’oeil droit, me montre l’air contrit une main que l’on dira “correcte” (AAJTs), en maugréant que ça doit avoir du potentiel. Je ne suis pas sûr à ce moment là qu’il plaisante. Mais comme il a eu l’occasion de reraise preflop trois fois et qu’il en a décidé autrement, je réserve mon jugement. C’est AAK8ss qui remporte le coup avec un brelan de rois. Mon voisin, dépité, recave en jurant “Aye, fucking hell!”. Une phrase qu’il répètera au bas mots dix-huit fois dans la soirée, pour rythmer chacune de ses recaves.
Il y a une action formidable à cette table, rarement moins de cinq joueurs au flop, et souvent quatre à la river. Evidemment, dans ce genre d’occasion, pas moyen de participer à la fête avec autre chose que des 8642, KT75s, etc… Reconverti en éboueur, j’observe les gambleurs gambler. On peut dire que les différences culturelles s’effacent à la table de poker. Les sujets de Sa Majesté détestent perdre tout autant que nous (les français), même s’il le font avec un peu plus de classe. Fair play oblige. Mon voisin balafré fait un peu exception, il râle copieusement, dans un état de tilt avancé, et n’hésite pas à payer des tapis énormes avec uniquement gutshot par le bas. Autant dire que ça ne lui réussit pas et qu’il est le plus gros perdant de la table.
Quand à moi, j’attends mon heure. Et comme d’habitude, je perds patience et tente de bluffer un full. “Nice try, mate!” me lance le quinquagénaire moustachu en empilant mes jetons. Un tour après avoir recavé, je limpe UTG avec KKT9 dans un pot “optionné”. six joueurs voient le flop, K64 avec deux coeurs, le premier flop que j’ai touché en quatre heures. Je mise le pot, et à ma grande déception tout le monde passe…. jusqu’à mon voisin en tilt, qui hésite longuement (comme avant chaque action, comme miser, poser sa blind, commander une boisson) et paie.
Turn: 6 de coeur.
J’ai full max et la couleur est rentrée.
Avec la position sur le fish en plein tilt.
Fraîchement recavés au max tous les deux.
Normalement, ces pots là arrivent uniquement dans les rêves. La cicatrice checke. Je mise le pot à nouveau. Je le vois regarder mon tapis, prendre une grosse quantité de jetons… je salive. Il annonce un check/raise. Je pars à tapis, il paie, évidemment.
“Do you have a king?” demande-t-il, l’air hagard.
“No, I have two kings” réponds-je, abattant ma main (ce qui, je veux bien l’admettre, constitue un slowroll d’une durée de trois mots).
La river est un 4.
“QUADS!!!” s’écrie mon adversaire, en claquant son T442.
Aye.
Fucking Hell.
Toute cette prose pour raconter une bad beat story. Je vous ai bien niqués!
Au lit.
ManuB


4 février 2010 à 9:19
Indeed …
4 février 2010 à 10:25
PTDR !!! Excellent ! Merci Manu, c’est la meilleure bad beat story que j’ai pu lire ! LOL, la dernière phrase y est pour beaucoup je l’avoue !
Par contre, étonné que tu ne joues plus souvent en live vu le faible niveau des joueurs, mais que fais tu donc de tes soirées ? :p
4 février 2010 à 10:25
lol manu, c’est la première fois que je lis une classique histoire de bad beat avec autant de plaisir
4 février 2010 à 13:58
Comme quoi même les pros prennent des bad beats….Mais franchement manu c’est un peu le balafré qui t’as niqué, nous ca nous reconforte ! lol….Dailleurs t’as pas recavé ??? T’es pas parti la tête haute, comme un prince j’espère !!
4 février 2010 à 15:43
Le live c’est rigged :o)
4 février 2010 à 19:00
Excellente la chute, je suis mort de rire ^^
4 février 2010 à 20:43
Salut manu, je profite de la lecture de ce blog, fort sympathique au demeurant, pour te dire que je relis souvent un article ecrit dans je ne sais plus quel magazine ou tu relate le processus de décision “fold, check, raise ” a chaque street. Un eXcellent article, au point que je fut ensuite bien dépité de ne pas en lire de nouveau. Alors, a quand d’autres analyses de mains ?
Bye
4 février 2010 à 22:13
J’ai adoré le style moi en tout cas
31 mars 2010 à 18:15
Chattard !…