Ma vie est faite de coïncidences déroutantes.
Il y eût, l’année dernière, une série d’éliminations cocasses de nombreux tournois avec une paire de sept. Le comique de répétition, ça me connaît. Depuis, à chaque fois que je vois 77, je tremble: ma dernière heure a-t-elle sonnée? Tel Jim Carey dans Le nombre 23, je sombre dans la paranoïa. Mon casier régulier à la salle de gym? 077! Mon année de naissance? 1976! Si proche de 77! Vous vous rendez compte? Et je ne parle même pas de mon code de carte bleue…
Avec ça, j’ai un instinct hors du commun. Extrait d’un dialogue de Janvier 2011:
Almira: “Je veux aller à Los Angeles jouer le WPT Invitational, tu viens?”
Manu: “Tu rigoles? Onze heures d’avion pour un freeroll? Jamais de la vie, et tu ne devrais pas y aller non plus, les chances de perfer sont tellement faibles, quel intérêt?”
Aussi, quand après s’être abondamment moquée de mon flair après une deuxième place obtenue à L.A. (et encore, si elle ne gagne pas, c’est bien à cause de Davidi), la même blonde me propose, alors que je reviens de deux échecs en Autriche, de nous enfuir au Maroc pour un weekend de poker au luxueux Mazagan Resort sur invitation de la charmante Marine Jouaillec, que pouvais-je répondre? A part:
“Pff j’ai la flemme, j’en ai marre des voyages et tu veux me faire aller au Maroc? Mais pourquoi faire? Un tournoi à 2000€ duquel je vais bust en trois niveaux et qui va me mettre en tilt pendant des siècles? J’y vais pas.”
Cependant, la blonde sait se montrer persuasive. Elle me montre le site web du resort et m’encourage à l’accompagner, ne serait-ce que pour profiter des installations pendant qu’elle raflera la mise. Moui, quatre jours de vacances, pourquoi pas…
En général c’est là qu’on place l’expression “après un vol sans encombres”. Mais non, il a fallu que je perde à nouveau mon iPhone, le troisième en deux ans, cette fois-ci oublié dans la pochette du siège devant moi à l’atterrissage à Casablanca. Ah, que je suis ravi d’être venu au Maroc! Le moral remonte à l’arrivée au casino, à une heure de route de l’aéroport. C’est encore plus beau que sur les photos. Le tennis donne sur l’Océan, le spa est exquis, les nombreux buffets dignes des meilleurs de Vegas.


A ce moment, le poker m’est indifférent. Aussi, quand on me propose un last longer à 200 euros pour un package garanti pour The One à Monte Carlo (un autre tournoi que je n’ai pas prévu de faire), je veux d’abord dire non. Et puis après tout, ça peut être marrant. Je paie pour moi et Almira, qui sera mon cheval de course pour ce pari annexe car elle a déjà prévu de jouer sur le Rocher. On est bien, il fait beau, nous ne sommes que soixante-deux joueurs, let’s gamble.
Je commence le tournoi en perdant le tiers de mon stack pendant que basile Yaïche démonte ma table. Toujours la même rengaine. Story of my life, etc, pas moyen de toucher un flo… Ah, tiens, un brelan? Un autre? Un tirage couleur qui rentre une quinte backdoor! Il ne manque qu’une paire d’As - et là voilà déjà. Je passe une journée folle. Comme à chaque rush, le temps se suspend, les jetons sont plus légers, les sombres figures des cartes semblent presque me sourire avec malice. Impitoyablement, les joueurs adverses - un épineux mélange de joueurs marocains flamboyants et de pros français invités - tombent sous mes coups de boutoirs. Je run GOOD baby! Le jour 1 touche à sa fin et je suis large chip leader avec plus de trois fois la moyenne. Almira est deuxième. Les autres sont loin derrière, et nous sommes 17 dont 7 pour le last longer… Ca commence à prendre forme cette histoire.
Le jour 2, c’est l’embellie. La bulle se rapproche à grands pas. Derrière un limper, un joueur fait une fausse relance de petite blinde et est obligé de compléter. Je checke mon 97o de grosse blinde et floppe la quinte contre ses As pour un pot énorme qui n’aurait pas dû exister. Peut-on être plus béni des Dieux? La bulle arrive, je relance 95% des mains sans même regarder mes cartes, mise tous les flops et fait tapis sur tous les check raise. Mon tapis passe à quatre fois la moyenne à 10 joueurs, alors que nous sommes soudain payés et en table finale. Almira est en bonne position. Et il ne reste que Cédric Rossi avec nous dans le last longer, avec un petit tapis.

Arrive alors un grand moment comme seul le poker marocain sait en créer : personne ne veut sauter, tout le monde se laisse tomber à trois ou quatre blindes, personne ne paie le tapis de personne. Ca raise/fold avec six blindes. Ca cold/call avec AK et sept blindes. Ca set mine avec huit blindes. Mon rush continue: un à un, j’élimine six joueurs de la table finale en ce qui paraît être une éternité. Almira s’écroule malheureusement en cinquième place, et je me débarrasse enfin de Cédric en quatrième place - voilà une bonne chose de faite, le package The One est pour moi! Et je suis gros chip leader à trois joueurs… Et là, je perds patience. Le rythme d’escargot de la table finale et le relâchement de la tension sur le package, tout ça m’a mis à bout de nerfs. Je veux gagner le tournoi tout de suite, j’essaie de forcer le passage, et deux gros bluffs inutiles plus tard, mes deux adversaires ont doublé sur moi. Très vite, je suis dehors, sans avoir le temps de comprendre ce qui m’est arrivé.
Troisième pour 12,000 euros et l’invitation à The One, pas si mal pour un tournoi que je n’aurais pas du jouer.
Trois semaines plus tard, après un EPT Berlin en demi-teintes, me voilà à Monte Carlo pour un autre tournoi qui n’était pas à mon programme à l’origine. Pourquoi? “Trop cher! Trop loin! Trop de voyages! Trop de frais! Fatigué!”. Mais il me faut honorer le package remporté. Le début est laborieux: je fais un move un peu spewy et je me retrouve avec la moitié de mon tapis de départ, bientôt le tiers. L’odeur de la piscine parvient à mes narines, il est temps de piquer une tête! De grosse blinde, je pousse A2s en resteal contre une relance du bouton. Il paie immédiatement avec JJ, et un As au turn me donne un second souffle. La baignade attendra un peu, qui sait, peut-être vais-je survivre au jour 1… Survivre, non. Prospérer, oui! Le rush de Mazagan se poursuit. J’enchaîne les showdowns gagnants et les bluffs réussis, les bons calls et les value bet insolents. Quand l’horloge s’arrête, je suis parmi les chip leaders de la journée et en tête des français. La vie est belle. Vive la principauté!
Le lendemain, je déchante très vite quand dès le premier tour, je perds un énorme coup à tapis avant le flop avec AK contre A9 et surtout A6 pour un side pot gigantesque… Mais depuis le gros travail effectué sur moi-même, je gère mieux le tilt, et je remonte la pente, petit à petit. Cependant, le rush arrive à bout de souffle. Les bonnes cartes se font rares. Les flops sont absents. Les adversaires de plus en plus coriaces. Réduit à un petit tapis , je manœuvre avec patience entre les flots déchaînés de raise et de reraises. La bulle saute. Je double une première fois, puis une autre aux abords de la table finale. Soudain, nous ne sommes plus que neuf! Après l’EPT Prague, j’atteins une seconde table finale majeure cette saison. Cette fois, plus de fébrilité. Mon regard est fermement tourné vers la première place.

(Photo Club Poker)
A peine le temps de dormir quelques heures et me voilà déjà assis, prêt à en découdre. Les premières passes d’armes vont être douloureuses, alors que je double Alessio Isaia, le short stack de la table, avec mon AQ contre son KK. S’ensuit une guerre de position entre petit tapis, alors que les grosse cylindrées allemandes s’en donnent à coeur joie. Pour mon plus grand malheur, je suis le premier à faire les frais d’une élimination, sur un bête coin flip, contre le futur vainqueur du tournoi. Une fois de plus, j’ai une dette envers Almira, dont la persévérance face à ma flemme m’a valu deux nouveaux résultats!
A peine rentré à Londres, ces tournois sont déjà loin dans mon rétroviseur. San Remo déboule sans crier gare, et comme chaque année, c’est un cauchemar. L’année prochaine… J’y vais plus!